LA CRÉATIVITÉ EST UNE CROYANCE ILLIMITANTE
Entretien avec Trúc-Anh, artiste plasticien et coach créatif
Le Manal Show (1h30)
Vous dites que la créativité est une arme politique. Contre qui, contre quoi ?
Disons que c'est plutôt un outil très puissant, un levier de communication extrêmement fort. Et quand je dis arme, c'est que ça peut être redoutable. Il y a l'exemple de Zoran Mamdani — personnage extrêmement créatif qui a centralisé toutes les attentions en redéfinissant les règles du jeu politique. Il a créé un langage propre : la typographie qu'il utilise sort des codes couleur du Parti démocrate. Et rien que dans ce choix, il y a déjà une distanciation vis-à-vis des normes. Il allait jusqu'à plonger dans la mer en costume pour annoncer un gel des loyers. Il faisait le show totalement.
« On ne peut être le numéro 1, dans un jeu dont on n'a pas inventé les règles. »
Et comment Donald Trump utilise cette arme ?
Je perçois la créativité de Donald Trump sans forcément adhérer à ses idées. Une de ses façons d'utiliser la créativité comme arme politique, c'est les surnoms qu'il donnait à ses adversaires. À chaque fois, il y avait une invention — une petite rime, facile à retenir — et ça a réellement détruit certains adversaires. En face, on avait un groupe de communication qui travaillait la stratégie par A+B. Lui, c'était spontané, toujours en recherche de disruption.
Je me souviens quand Biden a qualifié une partie de l'électorat Trump de 'poubelles'. La plupart des politiques auraient répondu rationnellement, auraient dit 'non, nos électeurs ne sont pas des poubelles'. Lui, en 24 ou 48 heures, il convoque toute la presse, loue un camion poubelle, et fait un happening en galvanisant son propre électorat. C'est ultra créatif. Personne, aucun autre homme politique, n'a fait des choses aussi directes et percutantes.
Il capitalise simultanément le momentum, le contexte, l'émotion, le hook, l'aspect visuel. C'est ça son génie.
à retenir
● La créativité n’est pas un pouvoir moral. Elle peut être une arme politique.
● Redéfinir les règles d'un jeu donne un avantage décisif sur ceux qui le jouent
● La disruption spontanée peut etre plus puissante que la stratégie construite
Et Jean-Luc Mélenchon, est-ce qu'il fait preuve de créativité selon vous ?
Il en fait moins preuve aujourd'hui, mais il a essayé des choses notables — les discours en hologramme, par exemple. Il était simultanément en plusieurs endroits du monde. On aime ou on n'aime pas, mais c'est une forme de créativité.
À la différence de Trump, Mélenchon a un processus créatif qui passe par l'erreur. Son évolution vestimentaire en est l'exemple parfait. En 2002, il était habillé costume-cravate, comme n'importe quel cadre. Puis il s'est dit que s'il voulait représenter une lutte contre les élites, il ne pouvait pas s'habiller comme les élites. Il y a eu le col Mao — il ressemblait trop à un dictateur. La veste en cuir — il ressemblait à quelqu'un de la Gestapo. Et puis il a cherché encore, jusqu'à trouver la veste de couvreur : humble dans le travail, disruptive par rapport à la classe politique, tout en restant sérieuse.
Il a cherché. Il a trouvé. C'est un processus plus séquencé que Trump — il ne réussit pas du premier coup. Mais ça fait partie du processus.
Concepts clés :
● La créativité par l'itération : rater fait partie du processus
● Un gimmick visuel cohérent avec le message démultiplie l'impact
● La veste verte de Tondelier obéit à la même logique : adéquation entre forme et fond
On entend souvent que les réseaux sociaux nous rendent de plus en plus stupides. Est-ce vraiment le cas ?
Je me suis posé cette question en venant ici. J'ai vu une fille se filmer en plein milieu d'un carrefour, selfie stick en main, en train de faire un tuto beauté, alors que tout le trafic devait composer avec elle. Et j'ai eu ce réflexe naturel : mais est-ce que le monde est tombé sur la tête ?
Quand on mesure globalement l'intelligence par le QI d'une population, on s'aperçoit que tous les 10 ans ça augmente de 2 à 3 points — ce qu'on appelle l'Effet Flynn. Cette courbe est toujours en croissance, mais au 21e siècle elle tend à s'aplanir. Si l'intelligence venait à décroître dans les années à venir, ce serait lié à la capacité de concentration qui décroît inexorablement.
Mais ce qui m'intéresse davantage, c'est cette fille au carrefour. Mon premier réflexe a été le jugement : c'est stupide. Et puis, si on rentre dans sa démarche — il faut de l'audace pour faire ça, il faut sortir des normes, se passer du regard des autres, aller chercher le hook des réseaux sociaux. En soi, c'est une personne créative. La créativité n'est pas quelque chose de moral. Ce n'est pas forcément bien ou pas bien. Ça dépend comment c'est utilisé.
“Je ne sais pas si on est plus stupide, mais en tout cas on a tout intérêt à être plus créatif.”
Est-ce que la créativité tend à régresser dans notre époque ?
Je dirais que c'est même l'inverse. Je pense qu'on vit l'une des plus grandes révolutions créatives de l'histoire de l'humanité. Il n'y a jamais eu autant de personnes, à travers toutes les catégories sociales, tous les genres, qui ont créé quotidiennement.
Le secteur culturel a explosé — il est plus gros que le secteur automobile, rapporte plus d'argent dans le monde. L'expansion du jeu vidéo, du cinéma, des créateurs de contenu. Le fait de pouvoir 'curater' sa vie par l'image — produire des images, les sélectionner, les publier, raconter sa vision du monde — c'était réservé aux artistes avant. Les réseaux sociaux ont démocratisé cette surface de représentation. L'atelier du peintre était un espace privé. Aujourd'hui c'est un espace public. Il n'y a jamais eu autant de personnes qui créent quotidiennement. C'est une révolution dont personne ne parle vraiment.
On vit l'une des plus grandes révolutions créatives de l'histoire de l'humanité
Concepts clés
● Le secteur culturel dépasse le secteur automobile en valeur économique mondiale
● Les réseaux sociaux ont démocratisé la surface de représentation autrefois réservée aux artistes
● Montrer son processus créatif (Stromae, Cédric Grolet) est une forme puissante d'engagement
Le World Economic Forum dit que la créativité est l'une des quatre compétences les plus importantes du 21e siècle. Pourquoi ?
C'est un gros statement. Et ce n'est pas que le WEF — sur LinkedIn, sur 660 millions d'utilisateurs, la créativité est le deuxième soft skill le plus recherché.
Le monde change à une vitesse telle que le temps qu'on passe à s'adapter pour rentrer dans le réel, c'est souvent déjà trop tard — le monde a déjà changé. Je donne des cours dans une école qui forme aux métiers de l'illustration. Le temps de faire ces trois ans d'études, par rapport au développement des IA, c'est énorme. En trois ans en IA, on a le temps de faire quinze fois le tour de la Terre.
La vraie question, c'est : pourquoi s'adapter à un réel qui change, quand on pourrait consacrer ce même temps à inventer des réels alternatifs ? À la base de l'innovation, il y a la créativité. À la base de la créativité, il y a l'imagination. L'imagination, c'est la capacité à inventer des idées dans toutes les directions — plutôt que d'essayer d'être premier dans des règles qu'on n'a pas créées.
“La réalité est malléable. Elle n'est pas extérieure à nous. Elle sort de notre imagination.”
Il faut redevenir son propre centre de gravité. C'est ça, pour moi, la création. Sortir de la croyance limitante que le monde est à l'extérieur de nous. Daft Punk l'a fait : refuser les maisons de disques, créer leur son eux-mêmes, ne pas montrer leur visage — contre tous les codes. C'est comme ça qu'on crée un leadership. Pas seulement en inventant des produits, mais en inventant aussi la façon dont on veut travailler.
Concepts clés :
● Le temps des institutions est plus lent que le temps des consciences, lui-même plus lent que le temps technologique
● S'adapter au réel ou créer des réels alternatifs : c'est le choix fondamental du créatif
● Redevenir le centre de son propre écosystème est la condition du leadership créatif
Le trauma de la convergence — Comment l'école détruit la créativité
Est-ce que les personnes qui prennent les décisions ont intérêt à ce qu'on devienne plus créatifs ?
Ces personnes-là n'ont pas intérêt à ce qu'on soit plus créatifs. Le système scolaire est fait pour la reproduction sociale. Il est structurellement fait pour tuer la créativité. C'est structurel : il faut avoir une seule passion, le corps doit être assis pendant 8 heures, recevoir une information dans un seul sens. Tout ça c'est voulu, c'est pour formater.
On n'a pas intérêt à ce qu'il y ait trop de divergence. Et le mot 'divergent' est toujours négatif, quel que soit le domaine : un esprit divergent à l'hôpital, c'est une personne folle. Un gamin divergent à l'école, c'est un gamin à problème. Dans les maths, un calcul divergent, c'est un calcul erroné.
« C'est ça que j'appelle le trauma de la convergence : on nous force à être dans une pensée où il y a une seule réponse. Et si on ne le fait pas — punition, mauvaise note, honte, exclusion. »
Tout ce qui est divergent a été réprimé pendant des siècles dans beaucoup de cultures, parce que c'était l'opportunité d'un système de pensée autre que ce qui était imposé par la domination. La créativité a structurellement un pouvoir disruptif et de contestation. Ce pouvoir-là, il ne faut pas attendre qu'on nous le donne. Si on ne le prend pas, on va se faire engloutir par la vélocité des transformations du monde.
Concepts clés :
● Le trauma de la convergence : la croyance profonde qu'il n'existe qu'une seule bonne réponse
● Le mot 'divergent' est universellement négatif — ce n'est pas un hasard
● La créativité est un pouvoir de contestation que personne ne vous donnera — il faut le prendre
Concrètement, quels mécanismes s'activent dans le cerveau quand on est en mode créatif ?
Beaucoup de chercheurs ont essayé de trouver la zone du cerveau où se situe la créativité. Et en fait, il n'y en a pas — il y en a beaucoup. On décèle en gros deux grandes régions : le Centre de contrôle exécutif, qui permet de réaliser des tâches et de les concevoir, et le Mode par défaut — le Default Mode Network — qui gère l'association libre des idées, la connexion entre des choses parfois très éloignées.
Entre les deux, le cortex de saillance sélectionne parmi ce flux d'idées. C'est ce qu'on peut appeler la fluidité : la capacité à sortir énormément d'idées en peu de temps. Et ce mode par défaut, on le retrouve avant le sommeil, dans des états de relaxation, ou au contraire dans des états d'intensité physique — moi j'ai toujours plein d'idées quand je danse. Ce qui arrive, c'est qu'à chaque fois que le mental lâche, quelque chose s'ouvre.
« On a mis des électrodes sur un jazzman et on lui a demandé d'improviser. Ce n'est pas une région spécifique qui s'active. Par contre, il y a une région qui se désactive — le centre de contrôle. »
Donc à chaque fois que j'accompagne des gens qui me disent 'j'ai l'impression de ne pas être assez pour créer, il faut que je lâche prise' — en général c'est l'inverse. Vous êtes trop. Vous pensez trop. Le fait de penser trop vous empêche de faire des associations libres d'idées. Plus on est en situation de stress ou d'angoisse, moins on arrive à voir de possibilités. Le stress réduit le champ des possibles.
Ce qu'il faut bien comprendre pour développer sa créativité, c'est moins ce que disent les scientifiques sur ce qui s'allume et s'éteint, que d'apprendre à se connaître soi. Certaines personnes ont besoin de comprendre le pourquoi. D'autres recherchent exactement l'inverse — être dans le flow, sans explication. Ce jazzman, je pense qu'il n'a pas envie d'expliquer chaque note. Il veut arriver à un autre état de conscience, de sensation directe.
Concepts clés :
● La créativité n'est pas localisée dans une zone du cerveau — elle mobilise plusieurs réseaux
● Le Mode par défaut (Default Mode Network) est le réseau de l'association libre et des idées
● Le stress réduit le champ des possibles : la créativité a besoin de sécurité pour respirer
Qu'est-ce qui nourrit vraiment la créativité ?
Pour nourrir la créativité, il faut d'abord être capable de recevoir de la nourriture. La plupart d'entre nous commençons à -2, -3, -4 — parce qu'on a déjà plein de croyances limitantes : 'je ne suis pas créatif', 'je n'ai pas de talent'. Arriver à zéro — c'est-à-dire simplement essayer, sans exiger d'être génial, sans attendre que ce soit parfait — c'est déjà un effort considérable. C'est reconnaître la partie créative comme une partie de son identité.
Quand on fait des expériences sur les enfants, on s'aperçoit que plus de 90 % d'entre eux sont considérés comme génies créatifs. Ils ont un niveau de réponse en pensée divergente bien au-dessus de la moyenne des adultes. Ils construisent des tours absurdes qui vont tomber. Et ce n'est pas grave. Ça n'a aucune espèce d'importance pour eux, à partir du moment où ils jouent.
« Le jeu développe les mêmes aptitudes que l'art — sauf qu'il n'y a pas toutes les questions d'ego. On est vraiment dans le jeu. »
L'autre chose qui bloque, c'est le jugement — personnel et des autres. Dans le processus créatif, le temps d'idéation active des régions du cerveau qui ne sont pas les mêmes que celles de la sélection. Il faut s'autoriser une période de liberté totale d'abord. Un exercice simple : tous les matins, écrire la première phrase qui vient — ou la dernière pensée avant de se coucher. On s'aperçoit que cette phrase se transforme en deux, en trois, et parfois les gens se retrouvent à écrire dix minutes sans l'avoir prévu.
Tous ces rituels répétés, c'est là où on intègre le processus à son quotidien, à son identité. Et on sort du mythe de l'idée géniale qui nous tombe dessus un jour — ce jour-là n'arrive jamais.
Concepts clés :
● 90 % des enfants sont des génies créatifs — c'est la scolarisation qui réduit cette capacité
● Idéation et sélection utilisent des régions du cerveau différentes — ne pas les mélanger
● Le rituel créatif quotidien vaut plus que l'attente de l'inspiration
Le Medici Effect, c'est un concept que tout le monde devrait connaître. Pouvez-vous nous expliquer ce que c'est ?
C'est le fait d'associer des idées qui viennent de domaines très différents — et de cette rencontre naît la créativité. Plus on va chercher des choses éloignées, plus on développe des façons de les relier.
Le biomimétisme en est un exemple : s'inspirer de la tentacule d'un poulpe pour concevoir un bras robotique. Deux choses très différentes — la robotique et le monde marin. C'est exactement ça, l'Effet Medici. La chercheuse en neuroscience Andrea Andreasen explique que dans notre cerveau, une énorme partie des régions — les cortex d'association — sont là pour ça : associer des idées. C'est notre façon fondamentale d'appréhender le monde. 80 % de notre énergie cognitive quotidienne, c'est de l'association d'idées.
« Shakespeare avait une façon de s'exprimer avec deux fois plus de mots que ses contemporains. Plus il y a de matériaux disponibles, plus il y a de connexions possibles. »
Les personnes créatives ont souvent des bibliothèques de références dans des domaines très différents. En cuisine, les grands chefs qui fusionnent deux cuisines — africaine et asiatique par exemple — créent quelque chose qu'aucune des deux traditions n'aurait produit seule. Dans la mode, Balenciaga se fait connaître en transformant un sac-poubelle en sac à main. Un responsable d'une grande marque de luxe me disait : 'Quand on demande à de jeunes designers d'imaginer un talon aiguille, elles arrivent toutes avec des photos de talons aiguilles. Très peu pensent à chercher dans l'architecture.' C'est pourtant là que se trouve la rupture.
Concepts clés :
● L'Effet Medici : les meilleures idées naissent à l'intersection de domaines incompatibles
● 80 % de l'énergie cognitive quotidienne est consacrée à associer des idées
● Élargir sa bibliothèque de références dans des domaines éloignés est un investissement créatif direct
Qui détient le monopole de l'art et des artistes aujourd'hui ?
Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, New York est devenue la capitale mondiale de l'art contemporain — et on arrive à la fin de ce cycle. Il y a une crise existentielle dans le monde de l'art en ce moment. L'écosystème fonctionne avec différents rôles : commissaires, institutions, galeries, artistes. Et tous les dix ans, il y avait une figure plus centrale. Dans les années 60, les critiques faisaient les carrières. Puis les musées. Puis les artistes eux-mêmes dans les années 80. Les curateurs dans les 90. Les galeries dans les années 2000. Aujourd'hui, ce sont les collectionneurs.
Et c'est problématique, parce que le collectionneur est la seule personne de l'écosystème dont ce n'est pas le métier. Ils sont là par plaisir, par envie, par intérêt personnel — mais pas pour en vivre. Alors que tous les autres acteurs — commissaires, institutions — c'est leur métier. Et tout le monde court après le nerf de la guerre que sont les collectionneurs.
« L'argent dans le monde de l'art, c'est un langage. Il permet de traduire quelque chose d'impalpable — la fluctuation des goûts — en quelque chose de palpable. »
Comment se fabrique la côte d'un artiste ? C'est naturel ou orchestré ?
Les deux peuvent être concomitants. Ce qui va créer la côte, c'est une combinaison : quelle galerie représente l'artiste, quelle critique écrit dessus, quelle institution l'expose, quel collectionneur le collectionne. Ces quatre éléments s'alimentent mutuellement. Et une étude très intéressante sur les grands musées new-yorkais révèle que 90 % des artistes qui y ont eu des expositions personnelles viennent de cinq galeries seulement. Les institutions publiques n'ont plus les moyens de produire seules des expositions de calibre international. Elles dépendent des galeries puissantes.
Il y a des histoires positives — comme celle de Clart Tabouré, dont François Pinault a acheté toute l'exposition. Ses prix ont été multipliés, elle a changé de galerie, accédé à tout un autre réseau. Mais il y a aussi des cas plus sombres : j'ai entendu parler à Los Angeles d'un collectionneur qui achetait toute la production d'un jeune artiste à 50 000 dollars cash, puis faisait monter la côte artificiellement avec ses amis, de 1 000 à 10 000 euros en un an. Et quand l'artiste ne peut plus tenir la cadence, la côte s'effondre. Il ne s'en remet jamais.
« C'est une forme de mafia qui ne dit pas son nom. Des gens qui ont beaucoup d'argent, qui sont là pour l'adrénaline — et qui passent à autre chose quand la mode est passée. »
Concepts clés :
● Les collectionneurs sont devenus aussi puissants que des institutions — sans en avoir la responsabilité
● 90 % des artistes exposés dans les grands musées new-yorkais viennent de 5 galeries seulement
● Une croissance de côte trop rapide et incontrôlée peut détruire une carrière
● Le meilleur curateur, c'est le temps
Si on prend l'exemple de Richard Orlinski — est-ce qu'il est sur-côté ?
Le prix d'une œuvre, c'est l'accord entre un vendeur et un acheteur à un instant donné. Si deux personnes se mettent d'accord pour qu'une banane vaut 150 000 dollars, ça les regarde. C'est la même logique que la cryptomonnaie. Seul le temps nous dira si quelqu'un est sur-côté.
Orlinski a transformé ses œuvres en label, en marque, en identité visuelle reconnaissable. Il a un positionnement très clair — fun, jet-set, accessible à certains milieux. Mais dans le monde des institutions et des galeries sérieuses, personne ne sait qui c'est. Il y a plein de mondes différents. Personnellement, je ne juge pas ce qu'il fait. Mais d'un point de vue historique, aucun musée important ne retiendra son travail. C'est plus un businessman qu'un artiste — et ce n'est pas nécessairement une insulte. Warhol disait que faire de l'argent est un art.
Ce qui m'intéresse davantage, c'est Takashi Murakami. Lui, il met en relation la peinture traditionnelle japonaise et la culture manga-kawaii contemporaine. Et dans cette culture du manga, il y a aussi toute la marchandisation — les petits objets, les carnets. Donc le fait qu'il ait transformé ses œuvres en objets de marchandise fait entièrement sens dans sa démarche. La marchandisation participe de son propos. C'est là où ça me paraît cohérent. Et la fleur souri avec ce grand sourire, c'est vraiment devenu une icône de la pop culture.
« La valeur d'une œuvre a trois dimensions : financière, symbolique — au sens du capital symbolique de Bourdieu — et historique. Ce sont trois mondes qui ne se parlent pas toujours. »
Concepts clés :
● La valeur financière, symbolique et historique d'une œuvre sont trois choses distinctes
● La cohérence entre démarche artistique et stratégie commerciale est un critère de qualité
● Marcel Duchamp : c'est le spectateur qui finit l'œuvre par son interprétation
À titre personnel, qu'est-ce qui vous préoccupe le plus dans le monde dans lequel on vit aujourd'hui ?
La perte de sens. Il y a une crise économique, une crise politique, mais c'est d'abord une crise du sens. Une crise sémantique — les mots peuvent être utilisés pour signifier exactement leur contraire. Beaucoup de personnes avec qui je travaille sont en crise existentielle profonde.
Dans la pyramide de Maslow, la créativité et la quête de sens se trouvent tout en haut — les besoins les plus élevés. Et je pense que c'est une erreur de les voir comme des luxes. La créativité nourrit l'âme autant que le pain nourrit l'estomac. La quête de sens est vitale, à tous les niveaux de vie, quelle que soit la catégorie sociale ou le pays. Chez les jeunes en particulier, on voit une perte de sens généralisée — perte d'empathie, de connexion réelle, de sens politique et personnel.
« Il ne faut pas attendre qu'un contexte extérieur nous impose comment aimer, quoi valider, quoi penser. C'est à la fois une liberté et un devoir : créer son propre réseau de sens. »
Dans votre travail d'accompagnement, qu'est-ce qui revient le plus ?
Il y a d'abord un travail de démystification — défaire toutes les projections qu'on a sur la créativité, sur comment elle doit être faite, à quoi elle doit ressembler. Comprendre les motivations personnelles et collectives des gens en face, quel est leur langage.
Ce qui revient aussi, c'est la conception de la créativité comme un hard skill — une compétence technique. Alors que pour moi, la créativité est liée au savoir-être. Ce n'est pas une compétence, sinon on aurait tous la même créativité que notre voisin. C'est un état d'esprit, une façon de se concevoir soi, de concevoir le monde, de concevoir les relations qu'on a avec le réel.
« La créativité est une croyance illimitante. Et en embrassant cette croyance, ça nous permet d'être infini. »